La FAMILLE LUMIERE et LA CIOTAT

La Famille Lumière

 

La famille Lumière était d’origine très modeste : Le grand-père paternel était charron à Ormoy (Haute-Saône). C’est là qu’est né Antoine (le père) le 13 mars 1840. Orphelin à 14 ans (ses parents sont décédés du choléra), il est apprenti chez un peintre d’enseignes. Puis il devint, avec la vogue du daguerréotype, photographe portraitiste (le procédé de reproduction donnait la trame qui était ensuite complétée et coloriée au pinceau par l’artiste).

Après un séjour à Paris, durant lequel l’aquarelliste Constantin le prit sous sa tutelle, Antoine Lumière se maria à 20 ans et s’établit à Besançon où naquirent ses deux premiers fils : Auguste d’abord, en 1862, qui se consacra plus tard à la biologie et à la médecine puis, Louis, en 1864, qui devint physicien et chimiste. A la fin de la guerre de 1870, il installa à Lyon, rue de la Barre un atelier de photographie. Auguste avait 8 ans, Louis 6 ans. Leur jeune soeur Jeanne venait de naître.

L'atelier de Lyon         Antoine et ses Fils         Auguste et Louis enfants

Antoine se lance alors dans l’exploitation industrielle de nouvelles plaques photographiques sèches toutes préparées, récemment inventées, et auxquelles Louis, qui n’avait alors que 15 ans, apportera des améliorations importantes. Il vend son magasin de photographie et décide de construire une usine de production de plaques sur l’emplacement d’un hangar désaffecté au quartier Montplaisir. Hélas! Antoine a vu trop grand. Sur le point de faire faillite, il abandonne la direction de l’affaire à ses deux fils qui vont, non seulement, la sauver, mais la faire prospérer.

Délivré de la gestion de l’entreprise et grâce à sa fortune naissante, Antoine va alors beaucoup voyager et séjourner longuement à Paris car il fait partie de la Franc-Maçonnerie (il est Maître au Grand Orient de France). C’est ainsi qu’un jour, il rencontre Lazare Sellier, chef mécanicien des Messageries Maritimes, retiré à La Ciotat, qui voulait relancer la Loge ciotadenne. Antoine Lumière a de l’argent et de l’influence. Lazare Sellier l’invite à La Ciotat pour lui soumettre ses projets. Antoine vient et, tout de suite, il est conquis par le paysage, le ciel, la mer..

Lazare Sellier

Il se trouve justement que des propriétés sont à vendre au quartier des Plages. Antoine va acheter 85 ha de terres, depuis la côte jusqu’aux abords de la gare (ce qui pouvait laisser supposer un possible transfert de l’usine de Lyon ou la construction d’une nouvelle à La Ciotat?) et créer le « domaine du Clos des Plages » où il fit bâtir, 3 ans plus tard, le « Château du Clos des Plages », une résidence comportant une bonne quarantaine de pièces et trois ateliers de peinture (de façon à pouvoir toujours travailler à la lumière du soleil). Il y a aussi, paraît-il, une salle avec le David de Mercury, une Vénus de Milo grandeur nature et quatre cheminées..

 

Le Château et Mr Sellier

 

Le 4 avril 1893, Léo Bonifay, correspondant local du “ Petit Marseillais “, écrit dans sa rubrique :

« C’était fête, dimanche, au Clos des Plages de La Ciotat. M. Antoine Lumière, le grand industriel lyonnais, qui a fixé sa résidence de saison dans cette ville maritime, inaugurait la magnifique habitation qu’il a fait construire dans le style toscan, en face du merveilleux golfe des Lecques … ».

Cette inauguration consacrait une installation de plus en plus définitive d’Antoine Lumière à La Ciotat où toute la famille se retrouvait régulièrement et séjournait pendant les vacances. Ce sera désormais et, jusqu’à la mort du père, le "port d’attache" des Lumière.

Il y crée également une exploitation viticole, avec personnel spécialisé, bâtiments fonctionnels, chemin de fer à crémaillère pour transporter la récolte au pressoir et y adjoint toutes les dépendances nécessaires (ateliers, forge, château d’eau, etc..).

 Par ici pour la visite du Château des Lumière ... 


Autochrome Lumière de La Ciotat


La Ciotat était à l’époque une petite ville d’une douzaine de milliers d’habitants ainsi décrite :

“ La vieille ville, avec ses rues étroites et tortueuses, ses maisons irrégulièrement construites et ses enseignes naïves, a un parfum d’antiquité d’autant plus précieux qu’il tend tous les jours à s’évaporer… Lorsqu’on descend de la haute ville vers le port, on découvre à l’horizon la vaste mer sillonnée de barques aux voiles gonflées; puis c’est le port où reposent à l’ancre quelques uns des magnifiques steamers des Messageries Maritimes; enfin, sur les larges quais bien pavés, s’agite tout un monde de pêcheurs, d’ouvriers et de citadins qui animent le paysage.”

Au Clos des Plages, le bonheur familial est complet. Les enfants sont ravis des promenades à dos d’âne, du camping, des sorties en barque. Les adultes jouent au tennis, se costument pour faire du théâtre, se promènent en automobile ou pêchent à la palangrotte pour faire le “ bouï-abaïsso ” (la bouillabaisse).

 

Sur un "pointu"   promenade en barque   Dette et Doug (Autochr. Lumière)

 

Louis se livre à ses premiers essais et c’est dans cette ambiance détendue que va être réalisée, à partir de l’été 1894, une partie de la cinquantaine de films, d’une durée d’une minute, qui figureront au programme des premières projections cinématographiques (« Le déjeuner de Bébé » et « Le jardinier et l’espiègle »..).   

La propriété Lumière jouxtant la mer, Antoine fait construire en 1894, un port privé où la famille Lumière abritera son bateau à vapeur « Le Bromure » et ses barques. Ce port apparaîtra notamment dans la bande intitulée « La Mer » qui figurera à l’affiche parisienne de la séance historique de cinéma du 28 décembre 1895.

 

Le "Bromure"          Le "Bromure"

Lumières sur le "Bromure"

 

Car c’est cette année 1895 qui voit la naissance de la photographie animée que les frères Lumière baptisèrent du nom de « Cinématographe ».

(Il est fort possible que les frères Lumière aient organisé et réussi, dans leur résidence ciotadenne, une expérience, qui pourrait se situer à Noël 1894, avec leurs premiers films tournés pendant les vacances d’été. Mais ceci ne constituait à leurs yeux qu’une sorte d’amusement, sans aucun avenir, de sorte qu’ils n’ont rien consigné et que la plus grande incertitude règne sur ces premiers essais et leurs dates.)

A La Ciotat, la première projection « officielle » eut lieu le 21 septembre 1895 (plus de détails à la page consacrée au CINEMATOGRAPHE ).

 

Les Lumière à la gare de La Ciotat

 

Les Lumière profiteront de toutes les occasions pour prendre à Lyon le train direct jusqu’à Marseille puis l’omnibus jusqu’à la gare de La Ciotat, où un boghey particulier vient les attendre pour les emmener au Clos des Plages.

Très vite, le Château du Clos des Plages devient un centre de rencontre des personnalités les plus diverses. Bonifay note dans « Le Petit Marseillais » du 9 janvier 1897: « … le journaliste parisien Armand Sylvestre a passé la journée chez M. Lumière en compagnie de Frédéric Mistral et de MM. Mariani et Vittini, du cabinet du Préfet des Bouches du Rhône ». Le 2 avril suivant, c’est au tour du préfet lui-même, M. Floret, d'être reçu au Clos des Plages.

Le 3 juin 1897, le Conseil municipal décide la construction d’une école mixte au hameau de St-Jean bâtie sur les lots donnés à la ville par Antoine Lumière.

 

Antoine et ses Amis            Linauguration de l'école St-Jean

 

Le 29 juillet 1901, l’escadre du Nord et l’escadre de la Méditerranée se mit au mouillage dans la baie de La Ciotat. Le navire amiral « Bouvet » s’ancra à 500 m à peine du petit port Lumière, où débarqua l’amiralissime Gervais pour saluer MM. Waldeck Rousseau, président du Conseil des ministres et de Lanessan, ministre de la Marine, hôtes tous deux du clos des Plages.

Antoine, passionné par la peinture et la manie de bâtir, ne cesse de voyager. C’est ainsi qu’il fera construire une résidence à Anthéor uniquement pour peindre le Cap Roux. A Evian, en 1896, il acquiert, sur les bords du Léman, une bâtisse inachevée dont il fait un palais. A la Turbie, au cap d’Ail, près de Monaco, il érige trois somptueuses résidences pour lui et ses deux fils. En 1901, enfin, à Lyon, il fera ériger le « Château Lumière de Montplaisir », maison patriarcale avec jardin d’hiver, terrasse, ascenseur particulier et, bien sûr, un atelier de peinture.

Il n’oublie cependant pas La Ciotat et multiplie les libéralités. Le 10 avril 1903, le Conseil municipal ciotaden enregistre le don par Antoine d'un grand tableau de l’artiste peintre Lévigné: « La République protégeant l’Industrie et le Travail » (visible au Musée Ciotaden).

« Le Petit Marseillais » du 15 septembre 1907 relève aussi le don d’une caisse de médicaments pour l’Hôpital Hospice municipal. Des dons en nature ou en espèces seront renouvelés les années suivantes en faveur de l’hôpital aux approches de Noël.

 

Les enfants Lumière                  Phaeton Peugeot 1907

 

Naturellement, tout cela coûte très cher et Antoine s’endette. En 1908, il sera déchargé de ses fonctions d’administrateur et devra abandonner ses biens à ses six enfants en échange d’une confortable rente annuelle.

Le 29 mars 1909, les journaux annoncent une nouvelle unité dans la flottille du petit port des Plages : « La maison Lumière, les inventeurs de la cinématographie, de la photo en couleur et des plaques photographiques si connues et appréciées, vient de faire construire par les chantiers Baudoin, du Pharo de Marseille, une chaloupe automobile de 12 m: l’« Ipéca »...Elle remplaçait la grosse barcasse à vapeur « Bromure ». Il y eut aussi le yacht « Floculat ». Toute une "chimie" qui se lançait sur les flots !

 

Au fond, départ du "Floculat" du port de La Ciotat

 

Le 3 septembre 1910, « M. Louis Lumière, en villégiature à La Ciotat, a généreusement fait remettre la somme de 100 F à la caisse de la prud’homie de pêche ». Ainsi, le fils continue l’action de bienfaisance du père.

Mais, Antoine, usé par l’âge (il a soixante-deux ans), est malade. Le 16 avril 1911, Le Petit Marseillais signale son décès à Paris.

 

Antoine Lumière

 

La mort d’Antoine préluda au détachement progressif de la famille d’avec La Ciotat.

On parle de moins en moins des lumière dans la presse: le 6 novembre 1912 pour la promotion au rang d’officier de la Légion d’Honneur de Louis Lumière : « Les personnes qui sont en relation avec M. Lumière lorsqu’il vient en villégiature à La Ciotat pendant l’été, en son château du Clos des Plages, applaudiront à cette promotion… », enfin, le 6 septembre 1913, Le Petit Marseillais relate « un sauvetage effectué aux environs des rochers du Bec de l’Aigle et du Sémaphore par MM. Lumière, de Lyon, les inventeurs bien connus en compagnie de leurs neveux ».

La plaque disparue de la Batterie

Puis, on ne fait plus référence au Clos des Plages. Les frères Lumière avaient quitté la propriété et venaient villégiaturer dans une villa du Gros-Nez, « La Batterie ».


Les Lumière au Gros-Nez


Après la guerre de 1914-1918, le Clos des Plages est démembré. Le domaine est loti et divisé en une série d’avenues portant les noms de provinces françaises. Le 25 mars 1926, la presse annonça la mise en vente de 260 lots et du Château qui, courant 1927, sera transformé en hôtel sous le nom de « GOLF-HÔTEL ». Après la deuxième guerre mondiale, l'hôtel ayant cessé toute activité, fut divisé en appartements sous le nom de « Palais Lumière ».

 

Le Golf-Hôtel

 

Le 27 octobre 1942, le Conseil Municipal de La Ciotat envoie un télégramme à Auguste Lumière à l’occasion de son 80° anniversaire.

En retour, Auguste évoque « cette ville où pendant de nombreuses années je suis venu me reposer des fatigues d’une existence trop active, où j’ai goûté le charme de son admirable situation, de son climat et de la bienveillance de ses habitants… » En novembre une plaque commémorative de « l’entrée du train en gare » est posée. Enfin, en août 1958, un monument à la mémoire des frères Lumière fut construit face au "Golfe d'Amour" grâce à une souscription où  la région et la ville eurent la plus grande part.

Plaque de la gare de La Ciotat

 

Louis et Auguste avaient alors disparu, Louis le 6 juin 1948, à Bandol, Auguste, le 9 avril 1954 à Lyon.

Ce dernier avait été mis au courant du projet et du lieu d’implantation de ce monument et avait répondu, le 20 septembre 1953, au promoteur, M. Panuel : « … Je ne puis que vous féliciter du choix que vous avez fait… Il s’agit en effet d’un point embrassant la vue de toute cette baie merveilleuse dont la grandeur et la noblesse ne semblent guère avoir été appréciées à leur valeur. Lorsque j’ai été dans l’obligation de quitter le pays, la propriété, c’est la mort dans l’âme que je l’ai fait, le coeur gros et les larmes aux yeux ».

Et il signait : « Le survivant reconnaissant »...

 

Les Frères Lumière                     Auguste devant le Cinématographe

 

La Ciotat fut donc intimement liée à l’aventure des Lumière et du cinématographe.

Même éloignés de notre cité, les frères Lumière ont toujours gardé une place privilégiée dans la mémoire collective ciotadenne.

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