L'ÎLE VERTE : l’île torturée.. 

Tout, dans cette île, fut sujet à tiraillements et discussion, depuis sa formation, jusqu’à son appellation, de son histoire jusqu’à ses réels propriétaires, elle a connu une vie des plus mouvementées! Qui se douterait du destin torturé de ce joyau du Golfe d’Amour?

 

L'île verte

 

L'Île Verte marque le début du golfe des Lecques et protège La Ciotat des grands coups de mer venant du sud et du sud-ouest. Sa constitution géologique est, analogue à celle du Bec de l'Aigle dont elle est le prolongement oriental : constituée par des terrains appelés «Turoniens» caractérisés par des «poudingues» (mélange de galets et de ciment). Mgr Ricard a rapporté le cataclysme qui aurait été à l’origine de la séparation de l’île du continent mais tout cela tient de la légende et c’est bien l’érosion qui façonna l’île. Eloignée de 600 m. du rivage, elle mesure 700 m dans sa plus grande longueur et son plus haut sommet atteint 53 m. Elle présente 3 mamelons dont l'un supporte ce qui reste de «la Tour Géry» (voir plus bas). Un appontement, à l’Anse St-Pierre, situé sur la côte Nord permet d’y débarquer et il existe, plus au sud, une autre crique: la «Seynerolle». Elle est reliée à la côte par un haut-fond de 18 m, mais, de part et d’autre, la profondeur varie de 60 m, à l'ouest, à 48 m vers le Nord. La dénivellation y est brusque ce qui a pour conséquence l'établissement d'un courant dans le bras de mer qui sépare l’île du Bec de l'Aigle.

 

Plan de l'île   Vue aérienne

 

L'île Verte a porté le nom de «Torrenti» ou «Thorrento» jusqu'au XVIIème siècle et on retrouve, dans les actes de St.Victor, cette dénomination: «Insula Torenti». L'origine de ce nom est incertaine. On a prétendu que l'île tirait son nom du courant marin que l’on aurait appelé "torrent". C’aurait donc été «L'île du courant marin».. D'autres ont voulu voir dans «Torenti» un souvenir de «Tauroentum», la cité engloutie, ce qui a fait dire: «..Pourquoi cette appellation de Torrenti où il est impossible de reconnaître un torrent quelconque, sinon qu'elle est située dans les eaux de Tauroentum et en face de ses ruines...». Enfin, Charles Rostaing, dans sa thèse de 1950, parle de la racine ligure «tor» qui indique une hauteur et précise : «A La Ciotat, l’île Verte était désignée par "insula Thorenti" en 1564. " insula Torenti" en 1561. Ce nom doit être compris comme "colline allongée"». Il est cependant trés surprenant d'apprendre, par les dernières études scientifiques sur l'origine géologique des galets constitutifs des "poudingues", qu'ils auraient été transportés, il y a plus de 90 millions d'années, par un torrent provenant du Sud Sud-Est. Curieuse coïncidence non?

L'Île a souvent changé de nom. Après avoir été l'«Insula» au court du XIème siècle, on parle au XVème et au XVIème siècle de l'«Aquilade» (Le Bec de l'Aigle portait le nom d'«Aquila»: Aigle), concurremment avec «Torrenti», et parfois de «L'île des Conils» (ancienne appellation des lapins) et même « Île Madame » en 1681.. Jusqu'à ce que le bon sens populaire qualifie cet îlot pierreux mais boisé du nom d’« Île Verte ». On considère que l’île était couverte de chênes verts qui ont dû être détruits à l'époque romaine puis moyenâgeuse et qu’ils furent remplacés par une garrigue de chênes Kermès et de pins d'Alep. Plus tard, des incendies répétés ont amené le développement de cistes et d'asphodèles, enfin, le pin a fragilement repris ses droits, grâce aux multiples tentatives de reboisement.

 

L'Ile a-t-elle été habitée, même momentanément? Rien de certain à ce sujet, même si certains ont prétendu y avoir trouvé des débris d'amphores, de tuiles à rebords, de poteries.. L’histoire documentée de l'île commence en fait le 20 décembre 1364, quand la Reine Jeanne (reine de Naples, de la Dynastie d'Anjou) fit donation par lettres patentes, à l'Abbaye de St. Victor de nombreuses terres qu'elle possédait en Provence : Nans, La Cadière, Ceyreste, le bourg de La Ciotat, ainsi que les îles situées «à une portée d'arbalète de la côte» (250 m environ). L'île Verte se trouvant à une distance supérieure de la terre, les ciotadens la revendiqueront donc comme «propriété communale» ; mais les Abbés de St. Victor prétendront, eux, qu'elle leur appartenait.. Du coup les deux activités possibles à l’époque, sur et autour de l’île, à savoir, la chasse et la pêche, devinrent des sujets de conflits permanents : par exemple, le 5 avril 1754, le chargé d'affaires de l'Abbé écrit au Viguier (qui représentait le Seigneur et rendait la justice en son nom): «Les messieurs de La Ciotat, sous une prétention mal fondée, s'imaginent qu'ils sont les maîtres de la chasse à l’Yle du Thorent...».

 

 

Mais ce fut surtout la pêche, avec la pose des «thonaïres» et des «madragues» (grands filets pour pêcher le thon), qui fut un sujet de litige entre la prud’homie des pêcheurs de La Ciotat et les pêcheurs étrangers. La répartition des «postes» (emplacement où chaque pécheur pouvait tendre ses filets) se référa longtemps au «Code des Capitoles», rédigé en 1459, par Hugo Chaix, notaire public à La Cadière; et l'ordre sembla régner un temps dans le droit de pêche.. Mais, en 1630, la Communauté de La Ciotat s'éleva vivement contre une de ces «madragues», plus gênante que les autres : elle était la propriété du Sieur Boyer, Seigneur de Bandol, qui avait le privilège royal de poser ses filets entre «L’illa et le Seser » (Le Bec de l'Aigle était aussi nommé «Le Sec») dans l’intervalle nommé «La boca de Masseiha» (La bouche de Marseille). Du coup, le privilège fut bien vite supprimé.. Autre contestation : ancien officier retiré à La Ciotat, le Sieur de Flotte demanda au Roi, en 1705, l'avantage exclusif d'établir autour de l'île Verte un ensemble de petits filets, en interdisant aux ciotadens cette pratique et l'accès de l'Ile. Les pêcheurs locaux s'alarmèrent car il y allait de leur existence. Le don fait au Sieur de Flotte fut vite révoqué en 1706!

 

Embarquement de la croix  en 1821

 

La pêche fut aussi à l’origine des premières constructions à vocation religieuses édifiées sur l’île:

- La Chapelle St. Pierre, sur le flanc nord de l'île, fut édifiée pour honorer le saint patron des pêcheurs. C'était un petit édifice voûté que la Prud’homie entretenait et où elle organisait des offices. Un autel se trouvait face à la porte et une peinture, sur le mur, représentait St. Pierre. Sous la Révolution, cette chapelle ne fut pas comprise dans l'inventaire des biens nationaux. L'Empire l'utilisera souvent comme poudrière et des artilleurs y furent cantonnés. En 1815, elle fut rendue aux prud'hommes qui la firent remettre en état. Elle servit plus tard de dépôt pour les engins de pêche. Et en 1944, quand les allemands abandonnèrent l'île, la chapelle était totalement détruite..

- Une croix de bois, élevée en 1821 sur le point culminant de l'île et rongée par le temps, fut remplacée en grande pompe en 1895 par une croix monumentale en fer. Faisant 8,50 m. de haut et pesant 1320 kilos, elle fut transportée en pièces détachées dans une grande barque de pêche, elle fut remontée et bâtie sur un socle de ciment. Sous l'occupation, les allemands l’abattirent car elle gênait leur surveillance.. Un bombardement allié, en août 1944, la fragmenta. Quelques années plus tard, les morceaux du Christ qu’elle portait furent ramenés et conservés au Musée Ciotaden. Après de longues recherches, ce Christ a été récemment reconstitué et remis en dépôt à l’église. (Voir au Musée, l’histoire du Christ de l’île Verte par M. Chatail).

 

La Croix de la mission de 1895

 

Mais l’île constituait aussi un important point stratégique.. En 1695, le Maréchal de Tourville, parcourant la côte méditerranéenne, en apprécia l’importance militaire: il y fit construire deux fortins: le Fort St. Pierre et le Fort St. Louis, dotés de 12 pièces de canons et de 2 mortiers. La France étant alors en guerre avec diverses puissances, le Maréchal envoya sur l'Ile Verte le bataillon «Le Phénix» composé de 200 hommes de troupe et de 200 marins (une partie de cet important contingent était casernée en ville). Postée sur l'île, cette troupe, de concert avec les batteries de St. Jean et du Liouquet, pouvait tenir tête à l'ennemi et croisait constamment au large. Des galères faisaient chaque jour le service de l'eau et des vivres entre l'île et la terre. Un complément de défense fut ajouté en 1707. Mais on négligea ensuite de prendre soin du matériel et, un siècle plus tard, l'île était dépourvue de tout moyen de défense: les fortifications étaient en ruine et les matériaux en étaient dispersés.

Sitôt après la Révolution, la commune va devoir défendre ses droits sur l’île.. Mais sur le plan administratif cette fois.. et contre l’autorité militaire: le Capitaine du Génie de la région avait en effet écrit aux magistrats ciotadens: «Je viens d'apprendre, citoyens, que la Commune de La Ciotat avait affermé (loué) l’île Verte et permis d’y construire une baraque de pécheurs, ce qui est absolument contraire aux dispositions de la loi du 10 juillet 1791 et aux divers règlements militaires postérieurs à cette loi.. ». Sur les réclamations et observations du Maire Ramel, le Capitaine du Génie montra ensuite de meilleures dispositions et autorisa aux ciotadens un droit de pacage (pâturage) ainsi que le droit de tirer profit des produits de l’île..

 

Plan anglais du XVIIème

 

Le 3 septembre 1808, les anglais arrivent en rade.. Une frégate s'approcha de la ville et commença un bombardement. Des soldats anglais débarquèrent sur l'île et improvisèrent une batterie qui joignit ses feux à ceux de la frégate. Mais l'attaque fut brève et les anglais s'éloignèrent rapidement.

Vers 1810, l'Administration des Domaines, revendique à son tour l’île dans les termes suivants : «Cette île a été distraite du Domaine par usurpation, elle doit y entrer n’étant ni utile ni employée pour un service public, ni nécessaire pour la navigation et la pêche... L’Administration des Domaines doit en prendre possession pour l'affermer pour le compte de l’Etat. ».

 

 

Mais, nouvelle menace militaire des anglais sous le Premier Empire, le 1er juin 1812: cette fois, 300 anglais commencèrent à débarquer sur l'île sous la protection de neuf vaisseaux et de deux frégates. L'alerte est donnée à La Ciotat : des barques de pécheurs transportèrent, grâce à un bon vent, 110 soldats et volontaires sur l'île. Les anglais, qui n’avaient pas eu le temps d’organiser leur défense, furent attaqués vigoureusement à la baïonnette et furent enfoncés, culbutés puis jetés à la mer. Seule victime française de cette escarmouche, le lieutenant d'artillerie de marine Gery, qui mourut de ses blessures à l'hôpital de La Ciotat. On ne déplora aucune autre victime.

La bataille « administrative » reprend sitôt après : Le Maire écrit aux Domaines: «D'après la loi du 20 mars 1813 qui cédait les biens des communes à la Caisse d'Amortissement, l'île Verte, portée sur la liste des biens communaux, fut comprise dans les «exceptions» par décision de Monsieur le Préfet le 21 mai 1813...». L'île devait donc rester au ciotadens..

Après le second débarquement anglais, le Génie militaire fut convaincu de l'importance des défenses et décida de fortifier l'île en 4 points. Ce ne furent cependant, en dehors de la tour avec fossés qui prit plus tard le nom de «Tour Géry» (une plaque comémorative sera scellée à l’entrée du fort en 1852), que des constructions trés légères.. On installa des batteries, une à la pointe de la Senderole, l’autre pointait au large. Mais les travaux furent interrompus par la paix de 1814 et demeurèrent incomplets..

 

L'île en 1895

 

La contestation des biens continue: Le Commissaire des Guerres, le 28 janvier 1817, s'octroie carrément les terrains non militaires de l’île pour 6 ans!: «Le fermier, Sieur Désiré Mousquet pourra cultiver les parties susceptibles de 1'être, faire paître toutes sortes de bestiaux, sous-louer les francs-bords (Espaces de terrain qui bordent la mer) pour la pêche, ouvrir des carrières à la distance des fortifications qui lui sera prescrite par les officiers du Génie, pour une somme de 57 francs...».

En juillet 1822, le Maire apprit enfin que le Ministre de la Guerre rendait à la Commune, le 20 avril de la même année, les terrains de l'île Verte non affectés au service des batteries. La Municipalité put donc affermer l’île à son compte, à compter du 1er janvier 1823, et les droits de chasse et de plantation de pins étaient inclus au contrat.

Le 20 février 1889, il fut procédé au déclassement des batteries de l'île Verte ainsi que de celles de la côte (Matelas, Trois moulins, Grosnez, Liouquet). Mais les discussions et les contestations continuèrent entre le Génie Militaire, les Domaines et la Municipalité, laquelle n'était pas en mesure de fournir les originaux des arrêtés royaux des 4 mai 1706 et 31 juillet 1762 (fin de règne de Louis XIV et Louis XV) sur lesquels elle fondait ses droits. Du coup, la Municipalité avouera en 1933: « ..la propriété de l’île verte n’est pas exactement définie mais la jouissance en est concédée à la ville, sauf les ouvrages à caractère militaire placés sous la dépendance du Génie.. »

 

Croix et Tour Géry en 1895

 

Durant la première guerre mondiale, en septembre 1916, le Génie Maritime de Toulon envoya 19 artilleurs commandés par un Maréchal des Logis pour desservir les 4 pièces de 90 placées sur l'île. La Tour Géry fut aménagée pour loger la petite garnison constituée de réservistes. L'accès de l'île fut interdit et un bateau de pêche loué par l'autorité militaire permit le ravitaillement. Neuf autres artilleurs arrivèrent ensuite pour aider à effectuer divers travaux de défense. Pour faciliter les opérations de débarquement, la Société Provencale de Constructions Navales exécuta, pour le compte de l'Administration Militaire, la réparation du débarcadère.

En 1943, les allemands s'installèrent sur l'île Verte et la fortifièrent. Le samedi 12 août 1944, on annonça l'arrivée d'avions alliés. Des bombes commencèrent à tomber sur la Plaine Brunette et Le Liouquet puis, s'abattirent sur l'île Verte. Toutes les batteries et abris allemands furent rasés de même que les quelques constructions qui subsistaient, on suppose que les pertes des occupants furent sévères.

A versant administratif, le Conseil Général des B-d-R entreprit une action auprès de l’Etat, il y a une trentaine d’années, et acquit la propriété de l’île. La ville en reçut la jouissance et en assure donc, depuis, l’entretien.

De nos jours, occupée en permanence par les seuls « gabians », l’île a retrouvé un peu de quiétude en dehors de l’invasion pacifique et cyclique des touristes. Seul risque majeur persistant: celui des incendies qui, comme en 1957, sont malheureusement venus régulièrement ravager la végétation !

 

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