LA VIERGE DE LA POISSONNERIE ![]()

Connue depuis 1618 sous
le nom de « Place neuve de l'Eglise», cette place située
derrière l'église, devint ensuite la « Place de la Paroisse
». Quand on y eut planté six ormeaux, les habitants l'appelèrent
aussi « Place aux arbres ».
Sous la révolution, le conseil municipal du 25 juillet 1792, décida
la transformation de la place de la Paroisse en marché aux fruits et
aux herbes, avec construction d’un « banquet de pierre», c'est
à dire d'étals en maçonnerie qui servaient aux maraîchers.
Bien entendu, le petit peuple suivit encore l'actualité en nommant «
Place du marché aux fruits» ce qui pourtant était encore
resté la « Place de la Paroisse ».
Pas pour longtemps, car le conseil municipal du 23 mai 1794 décida de
rebaptiser certaines voies ou places de la vieille ville. Et c'est ainsi que
la « Place de la Paroisse » devint officiellement la « Place
de la Patrie », car un autel de la Patrie y avait été érigé,
sous l'arcade du calvaire. (Cette arcade du Calvaire, creusée en retrait
dans l'Eglise même, persista jusqu’à la Restauration. Elle
est maintenant murée, mais son emplacement est encore nettement visible,
délimité par un arc en pierre de La Couronne dessiné sur
la façade de l'Eglise qui borde la place, au sud).
Pour agrémenter cet autel de la Patrie, la municipalité demanda
au Capitaine du Génie Ponge, qui avait en charge la place forte de La
Ciotat, de lui faire parvenir de Marseille une statue de la Liberté.
Ponge réquisitionna alors dans le Couvent des Chartreux, devenu bien
national, la statue d'un personnage féminin qu'il baptisa du nom de «Liberté»
et qui trôna quelques années sous le calvaire, où elle présidait
à la prestation des serments civiques.
Par la volonté de la Commission présidée par Magloire Olivier,
la place reprit en 1808 son ancien nom de « Place aux fruits ».
Les bancs de pierre pour les revendeuses étaient toujours en place et
l'animation y était grande. En 1848, avec la proclamation de la République,
la place devint alors « Place de la Liberté ».
En avril 1892, la municipalité du Docteur Gras fit édifier au
milieu de la place une halle aux poissons, que certains ont connu dans leur
enfance, qui remplaçait celle du quartier du Dintre, fermée en
1885. Tout naturellement, on nomma alors la place : « Place de la Poissonnerie
». Enfin, le 15 avril 1903, l'endroit, que les vieux Ciotadens persistent
à nommer «La Poissonnerie», fut nommée "Place
Sadi-Carnot", en souvenir de ce Président de la République,
assassiné en 1894, qui était venu à La Ciotat le 18 avril
1890 présider au lancement du «Polynésien».
C’est donc en ce lieu qui changeât huit fois de nom dans son histoire que se déroulèrent en 1895 des évènements aussi pittoresques que dramatiques…

Le 12 septembre, à
la séance du Conseil municipal, le maire fut fermement invité
à faire enlever une statue de la vierge, vieille de trois cents ans,
que les poissonnières et revendeuses de La Ciotat avaient placée
sur la voûte de la Poissonnerie. On devait procéder à cette
triste besogne le matin du vendredi 20 septembre, mais l’annonce de cette
"iconoclastie municipale" avait fait grand bruit dans toute la ville
et, ce jour là, dès le matin, accourait sur la place une grande
affluence.
M. Nadal, commissaire de police, mandé par le maire, arriva à
9 heures à la Poissonnerie. Il donna lecture de la décision du
Conseil municipal, intimant l’ordre d’enlever la statue placée
« sans autorisation » sous la voûte de ce bâtiment communal.
Mais aussitôt, les dames poissonnières, secondées par la
foule, protestèrent vigoureusement contre cette décision autoritaire.
Très vite, cela dégénéra en une manifestation générale
avec invectives et interpellations, aux cris nourris de : « la levaran
pas ! (ils ne l’enlèveront pas !)… », «
Que ceux qui vous envoient, essayent de faire cette besogne eux-mêmes.
Nous leur défendons de toucher à la Vierge. Est-ce que nous ne
vous avons pas laissé mettre votre Marianne à la mairie ? Qu’on
n’enlève pas la Vierge ou nous brisons Marianne, etc…
»
Les 35 poissonnières qui tenaient à cette vierge installée
à leurs frais, protestèrent et résistèrent si bien,
aidées par quelques 2000 femmes, que le commissaire Nadal quitta bien
vite la place en leur donnant 24 heures pour enlever la statue. Naturellement,
les poissonnières ne touchèrent pas à la statue et durant
la nuit, on veilla autour du marché… Il fut convenu que si quelqu’un
franchissait les grilles, on crierait : Au voleur ! et qu’à ce
cri, tout le monde accourrait…
Le délai expirait le lendemain samedi à 9 heures du matin. Le journaliste du Figaro qui couvrit l’évènement, relata qu’à l’heure dite, il était en personne sous la statue… :
« Une minute
après, je pouvais me croire au milieu d’un meeting ! :
- C’est-y que c’est vous qui allez enlever notre Vierge ?,
- Bien au contraire, je vous aiderai à la défendre, s’il
y a lieu : je trouve ridicule la décision de votre Conseil Municipal
et certainement votre député, Antide Boyer, bien qu’anticlérical,
est trop partisan de la liberté pour porter atteinte à la vôtre
!... »
Et les répliques de se croiser :
- Nous sommes ici chez nous, notre Vierge est à nous !...,
- Elle a été donnée aux poissonnières par des poissonnières.
C’est notre patronne !...,
- Je suis, moi, l’arrière-petite-fille d’une de celles qui
l’ont offerte au marché !…,
- C’est la protectrice de nos étalages, je ne suis pas jeune et
quand j’étais petite fille, ma grand-mère y croyait !...,
– Il y en a de jeunes parmi nous qui ne laisseront pas commettre ce crime
et puis, les hommes nous aideront, et tout le pays aussi !…,
- Ceux qui veulent nous voler ont été élus par 600 voix,
ils ne les retrouveront plus !...
Enfin, on n’a pas idée de l’effervescence dans laquelle j’ai trouvé La Ciotat. Le Conseil Municipal est si honteux de sa décision que personne ne veut l’avoir prise. M. Laurençon lui-même, son promoteur, s’en défend. En tout cas, jusqu’à cette heure, les femmes ont le dessus, puisque personne n’a encore osé mettre la main sur la statue !
Cet incident n’est pas le premier de ce genre qui se passa à La Ciotat: Trois ans avant, le même conseil voulut faire enlever une croix de bois qui se dressait devant le phare du môle Bérouard. Les pêcheurs vinrent, armés de leurs rames, monter la garde autour d’elle. Ils étaient résolus à jeter à la mer, du haut du rocher, quiconque essaierait de renverser la croix. La décision municipale fut annulée…
Et, comme je monte dans le train pour Marseille, on m’apprend que, dans le cas où la Vierge en bois serait enlevée, il y en aurait, le lendemain, 35 au marché, une par étal ! Et si ces 35 Vierges en plâtre sont à leur tour enlevées, on en fera venir de Paris, troun de l’air, et on en mettra une par fenêtre !... »
Il est donc hautement probable que la vierge put garder sa place jusqu’à ce que l’on démonte la Poissonnerie pour les travaux de restauration et d’aménagement de cette vieille place… La vierge des poissonnières se retrouva ainsi exposée au musée ciotaden, entre les portraits augustes des Messieurs Gueymard et Jeanseaume, et là, il ne viendrait à personne ne serait-ce que l’idée de la déplacer !!
