LA PRUHOMIE DES PÊCHEURS ![]()

Depuis les origines, les hommes qui occupèrent le rivage ciotaden du "Citharistas Portus", qu'ils soient Phocéens, Romains ou Celto-ligures, étaient des pêcheurs. Remisant leurs barques au quartier de l'Escalet, ils édifièrent sur « le Mont ou Coteau de Saint-Esprit », dans le faubourg occupé de nos jours par les chantiers de construction maritime, leur chapelle protectrice de Saint-Antoine (aujourd'hui disparue, mais qui sera, jusqu'en 1746, le but de grandes processions). Parmi leurs délibérations, la plus ancienne connue, datant de 1329, bien avant la constitution en bourg indépendant de « La Cieutat » en 1429 et traite déjà des questions de pêche et de l'attribution des postes.

En 1364, la reine Jeanne abandonne à l'Abbaye de Saint-Victor de Marseille tous ses droits et pouvoirs sur la communauté de Ceyreste et le bourg de La Ciotat. Aussi, les pêcheurs, pour continuer à avoir le droit de se réunir, durent-ils se constituer en confrérie religieuse. Ils fondèrent vers 1400, dans leur chapelle, la confrérie du Saint-Esprit, la première de La Ciotat : une association pieuse de «pauvres pêcheurs » qui gérait leurs affaires, mais qui administra également le bourg jusqu'en 1520 environ.

Préoccupation majoritaire, la pêche était pratiquement la
seule ressource économique et financière et occupait prés
des deux tiers des 25 chefs de famille (les « cap d’hostau »)
dont se composait alors la population (100 habitants environ). Une réglementation
de la pratique devint très vite nécessaire. Aussi, en1459, ils
rédigèrent la première charte de la prud'homie édictant
toutes les règles de bonne conduite de la corporation et qui furent érigées
en véritables « lois », définissant en particulier,
et pour la première fois, le domaine de pêche de la « Boca
de Marsilha » entre le Seser (Bec de l’Aigle) et l’Illa (Ile
Verte).

Depuis, la prud'homie assumera son rôle à travers les siècles.
Parmi ses prérogatives, elle eut mission de fixer les pratiques de pêche
: type de filets employés, définition et limitation des domaines;
de juger les contestations sur les postes; de régler les différends
et même de répartir la récolte du varech et du goémon…
Mais, tout à la fois de bienfaisance et de secours mutuel, elle employa
aussi ses ressources à secourir les malades et les handicapés
de la profession, à venir en aide aux veuves et à prendre en charge
les orphelins...

Eugène Sue décrit, dans son roman "Le commandeur de Malte",
une séance du tribunal de pêche, qui se déroulait en ce
temps là à la Maison Commune (Mairie de l’époque),
face à l'église. "Les cinq prud'hommes portaient des chausses,
le pourpoint et le manteau noir avec un rabat blanc. Ils étaient coiffés
d'un chapeau aux larges bords. Leurs figures étaient hâlées,
ils représentaient l'élite de la population maritime de la ville
et du golfe." Ce tribunal jugeait en toute souveraineté, à
huis clos, « sans procès ni écriture ».
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Les relations de l’institution avec les autres corporations
de pêcheurs furent assez souvent houleuses en particulier avec celle de
Cassis, moins représentée et dépendant alors de Marseille,
surtout à propos de la limite ouest du domaine de pêche, qui varia,
au fil du temps et des conflits, entre la calanque de Morgiou (où était
installée une « Madrague », étymologiquement une «
bergerie d’eau » : sorte de réserve de pêche maritime),
les falaises Soubeyrannes, le bas de l’actuel sémaphore ou le Cap
de l’Aigle… A l’est, le domaine de pêche ciotaden s’étendait,
en 1629, jusqu’au Cap Couronne.
Les Prud’homes, hommes prudes et donc honnêtes par définition,
vécurent, au début, en bonne entente avec les Consuls qui prirent
en charge, à leur suite, l’administration du bourg. Mais ces derniers,
un peu jaloux de l’hégémonie des pêcheurs, les ramenèrent
au rang de simples citoyens et commencèrent à leur causer diverses
tracasseries au XVIIIe : on leur reprocha le faste de leurs cérémonies,
qui furent limitées à 60 livres annuelles, de faire jouer de l’orgue
ou du tambour lors de leur procession de la Saint-Pierre sans autorisation des
« municipaux ».

Les activités économiques de la ville se diversifiant, avec le développement de la construction navale, la corporation des pêcheurs devint moins dominante. Mais, toujours fortement représentée et voulant préserver son indépendance, le 8 mai 1747, les patrons pêcheurs décidèrent d'acheter la maison du n°8 de la rue Adolphe Abeille, pour installer leur Tribunal (qui y est encore de nos jours). Cette maison s'ouvrait sur "la ribo" (le rivage), ils en revendirent "l’escat" (magasin voûté et garage à bateau) du rez-de-chaussée et en aménagèrent la salle du haut, qui est restée inchangée depuis : une longue pièce rectangulaire au plafond aux poutrelles apparentes, éclairée par deux fenêtres s'ouvrant sur le quai Ganteaume. Ils installèrent une estrade et des bancs pour les séances, une statue en bois de Saint-Pierre (patron des pêcheurs), œuvre du sculpteur ciotaden Joseph Lieutaud (auteur également de l'autel de l'église de Saint-Maximin). Le menuisier Dalmas réalisa le "fustage" et ils achetèrent une ancienne tapisserie retraçant la vie de Saint-Pierre pour décorer les murs.
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Une autre statue de Saint-Pierre, en marbre celle-là, fut commandée à Montedoni, sculpteur génois installé à Marseille, et placée, en 1750, dans une niche sur un socle en pierre de Cassis sur la façade du quai (toujours visible de nos jours). En 1756, Ils firent peindre par Rougier, les portraits du roi Louis XV et du représentant de l’Amirauté dont ils dépendaient alors : Louis Alexandre de Bourbon, Duc de Penthièvre. (Ces tableaux, cachés pendant la révolution sont aujourd'hui exposés au Musée Ciotaden). Pour augmenter leurs sources de revenus, les 32 patrons pêcheurs achetèrent aussi, en 1763, un "peirol" à l'Escalet : un local contenant un puits et une chaudière, pour teindre, moyennant finances, les filets de la communauté dans un chaudron de cuivre.
Sous l’autorité tutélaire du Lieutenant de l’Amirauté
du Roi, il y eut aussi des conflits d’intérêt et d’autorité
quant il s’agit de modifier les statuts de l’institution (la rattacher
à celle de Marseille par exemple), de défendre encore et toujours
l’étendue du domaine de pêche, d’interdire certaines
pratiques (pêche au « gambi »), de partager ou de taxer le
produit de la mer, d’interdire l’accès des pêcheurs
étrangers, etc. Mais quand Louis Marin, le censeur du roi, revint acquérir
la charge de lieutenant de l'Amirauté en 1778, on lui offrit une grande
réception car il était natif de La Ciotat !
La révolution mit fin à la tutelle de l'Amirauté, mais
on ne toucha pas au système prud'homal reconnu pour être fort utile.
Mieux, une loi du 12 décembre 1790 reconnut le maintien des prud'hommes
de la Méditerranée et en créa là où ils n'existaient
pas encore, comme à Cassis par exemple. Même l’Empire ne
remet pas en cause cette institution, cependant, si l’on ne touche pas
à l’indépendance de son jugement, on lui ajoute un rôle
administratif avec budget, justification des dépenses, correspondance
officielle, etc.…, ce qui la rend dépendante du Ministère
de la Mer.

On comptait, à La Ciotat, à la fin du XIXème siècle,
plus de 80 barques de pêche puis, cette activité diminua au début
du XXème, parallèlement au développement du commerce maritime
et de la construction navale. De 50 bateaux dans les années soixante,
on passa à 25 dans les années 80. Aujourd'hui, la Prud'homie regroupe
à peine une vingtaine de Patrons Pêcheurs (13 de La Ciotat et 7
de la Madrague dans le Var). Outre les « Premier, Second et Troisième
» Prud’homes élus tous les trois ans, le bureau se compose
d’un remplaçant, d’un secrétaire et d’un trésorier.
Est éligible tout patron pêcheur justifiant d’une expérience
certaine dans le métier. Le budget est essentiellement alimenté
par les cotisations des adhérents et par la fourniture du carburant.
Les réunions se font en fonction de l’occurrence des affaires et
les jugements, toujours rendus à Huis clos, sont immédiatement
exécutoires, sans recours possible. Au tribunal, on débat, en
première instance, des problèmes de la pêche sur le domaine
d’influence qui s’étend du cap d’Alon dans le Var,
jusqu’au Domaine de Pierre Blanche, à l’aplomb de la calanque
de la Reine vers Cassis.
Le but essentiel de cette institution est d’assurer la défense des Patrons Pêcheurs dans tous les domaines de leur activité, de promouvoir et de défendre la pêche artisanale dans le respect des règlements en utilisant la parfaite connaissance de ces professionnels en matière d’écologie et d’économie maritime. Elle s’attache aussi à servir de « tampon »pour régler les différends « mineurs » dans les relations entre adhérents ou entre employeur et salarié. En cas de litige majeur, la Prud’homie en réfère aux Affaires Maritimes de Marseille et représente ses adhérents devant diverses instances : Conseil des Prud’homes ou tribunaux civils. Enfin, en étroite relation avec les autorités de gendarmerie, elle veille à ce que la réglementation soit respectée aussi bien par les professionnels que par les estivants toujours plus nombreux.
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La Prud'homie de pêche est donc une vieille institution
à La Ciotat. Mais, même si les cérémonies n’y
sont plus pratiquées avec le faste du XVIIIème siècle et
si, lors de la Saint-Pierre, fanfares et tambours ne retentissent plus sur le
port, elle reste pérenne et vivace à travers le temps et les générations.
Défendant des principes ancestraux, elle est non seulement le garant
de la survie d’une tradition mais elle assure encore, et avec modernité,
la défense d’une bien noble profession...