LES TARGUES

 

Les Targaïres

 

Ces joutes navales sont une tradition plus que tricentenaire à La Ciotat. Leur origine se perd dans l’Antiquité et elles ont toujours été de toutes les fêtes d’importance. Appelées « TARGO » (la targue) en provençal, vous entendrez souvent aussi parler de ses adeptes : les « TARGAÏRE ».

 

LE PRINCIPE


Deux hommes, montés sur la « Tintaine » à l'arrière d'un bateau et armés d'une lance en bois, cherchent à se précipiter mutuellement à l'eau. La tintaine est une petite plate-forme inclinée en pente assez raide, disposée à l'extrémité de deux longues poutres solidement fixées à l'arrière de l'embarcation surplombant l'eau d'environ 3 ou 4 mètres. L’embarcation et la tintaine sont toujours pittoresquement décorées.

Les jouteurs sont divisés en deux équipes, l'une bleue, l'autre rouge, couleurs distinctives que portent aussi leurs lances et leurs bateaux. Ils ont été répartis de part et d'autre de façon à être de force et d’adresse égales , ce qui rend les joutes bien plus intéressantes. Dans chaque barque, deux ou trois jouteurs sont assis ou couchés à l'avant, attendant leur tour de monter sur la tintaine, où se tient déjà l'un d'eux. Généralement, on laisse les premières joutes aux débutants, les champions sont réservés pour la fin.

Equipement du jouteur Les jouteurs portent, suspendu autour du cou et attaché dans le dos par des lanières, un plastron : carré de bois épais, de 40 centimètres de côté, avec deux pans inclinés et dont le revers est rembourré. C'est là que les jouteurs reçoivent le choc de la lance adverse. Ils sont armés de petites lances en bois léger de 2.70 m de long, terminées par une couronne métallique hérissée de pointes triangulaires destinées à se planter dans le plastron de l’adversaire. Empoignées d'une seule main et levées au départ, on les tient sous l'aisselle contre un coussin que l’on place entre le plastron et la poitrine lors de l’assaut. L’autre main resterait libre et permettrait d’empoigner la lance de l’adversaire si l’on n’avait pas pris la précaution de l’empêcher par le port du « témoin » : sorte de cube en bois évitant toute irrégularité… Le jouteur se place donc sur la tintaine, bien droit, le plastron reposant sur la poitrine et tient sa lance dans la main droite. Son pied droit à l’intérieur des 40 cm de la partie arrière de la « tintaine », le pied gauche sur les 20 cm de la partie avant (la ligne blanche de 5 cm de large, séparant les deux zones, est incluse dans la partie avant). Jusqu’au moment de la frappe, le pied droit ne doit pas venir au niveau du pied gauche ni même empiéter la ligne blanche, sous peine de disqualification pour « pieds joints ».

Au moment où les deux bateaux se croisent par la gauche et où les adversaires sont à portée de lance, ils cherchent à se faire mutuellement tomber à l'eau, chacun s'efforçant de ne pas tomber lui-même. Ils se poussent en profitant de l'élan de leurs embarcations (Chaque bateau était autrefois armé de trois paires d'avirons manœuvrés par de robustes gaillards, hélas remplacés de nos jours par des moteurs)… Un accompagnement musical est indispensable : dans chaque barque il y avait autrefois un tambourinaire et un hautboïste ou un joueur de galoubet.

Ce qui amuse beaucoup ce sont les contorsions comiques de ceux qui sont déséquilibrés par la lance adverse et qui tentent d’éviter le fâcheux plongeon ! Généralement, l'un des adversaires tombe à l'eau, quelquefois tous les deux font le plongeon, mais il arrive aussi que ni l'un ni l'autre ne tombent, que les lances résistent, se courbent, et que les barques se retrouvent écartées. Très rarement les lances cassent… C'est alors le délire dans la foule. Chaque couple de jouteurs exécute deux passes et, s'il y a lieu, une belle. Ensuite les vainqueurs des éliminatoires luttent entre eux et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus qu'un champion victorieux à qui est remise une écharpe d'honneur et son prix.

 

Et un plongeon !

 

LES ORIGINES


S’il est certain que les joutes nautiques ont été pratiquées de longue date en Provence, on ne peut en décrire les détails avant le 19ème siècle et Mistral qui donne enfin le déroulement exact d'un tournoi de joutes : «Justaucorps et mantelet de drap noir, fraise autour du cou... Chapeau rond à la Henri IV, orné de longues plumes noires, guêtres et épées larges et courtes, avec laquelle ils saluent avec cérémonie,…». C’est dans Calendal (chant sixième : la Targo) qu’il relate de façon pittoresque un tournoi à Cassis, montrant que déjà, à cette époque, les jouteurs avaient certaines caractéristiques actuelles: «Bateaux rouges et bleus, le jouteur «droit comme un jeune pin, nu-jambes et nu-bras, par l'orteil cramponné» ...

 

Les Targaïre - Peinture de Ganteaume

 

Déjà illustrées dans des bas-reliefs égyptiens datant de 2800 ans av.J-C, on est tenté de comparer ces spectacles de combat naval aux « naumachies » sanglantes qu’organisaient les Romains. Mais, en France, les archives font état de joutes bien plus « pacifiques » à Lyon, en 1177, lors de la commémoration du premier millénaire des martyrs chrétiens de Lyon et Vienne. Pour la Provence, il semblerait que le texte le plus ancien qui s’y rapporte se trouve dans : « Le livre rouge, cartulaire municipal de la ville de Toulon pour 1235 à 1582 ». A la date de 1410 on y lit : « Il est d'usage et coutume dans la dite cité que le deuxième jour de Pâques les mariniers et les gens de la campagne de cette cité peuvent armer ou faire armer les tartanes et barques pour jouter en mer, qui s'appellent les quintaines (De Quintayna, joute maritime et, plus précisément, la planche où se tient le jouteur qui s'est déformée en tinteino = tintaine) et ceci ils doivent le faire honnêtement, sans tricherie et ensuite ils vont boire ensemble et font grande fête au son des trompes et autres instruments et font grand honneur à celui qui a su le mieux jouter»…

 

Joutes à La Ciotat (1902)

 

La Ciotat conserve dans ses archives des documents de 1690, 1691, 1768, An 9, 1806, 1821, etc., attestant l'existence des joutes nautiques dans cette ville depuis le XVIIème siècle (voir plus bas).

A Marseille, parmi les réjouissances organisées pour la visite de Monsieur, Frère du Roi, en 1777, figuraient des jouteurs, dont le costume est décrit : « veste, culotte et bas blancs, chapeau de paille jaune retroussé par derrière, orné de rubans roses avec un plumeau bleu. Ils étaient au nombre de vingt quatre. Leur habillement était très galant ». Le déroulement de la joute elle-même n’y est malheureusement pas décrit. Les archives de Marseille signalent aussi des joutes données à l'occasion de fêtes publiques, notamment le 31 mai 1837, pour la visite du duc d'Orléans et le 2 août 1841, pour celle du duc d'Aumale.
On y donne la liste des prix: au 1er : une montre et chaîne d'or; au 2ème: un sifflet de Maître d'équipage avec chaîne et ornements d'argent; au 3ème: une montre et chaîne d'argent; au 4ème: un couvert d'argent; au 5ème: douze paires de bas et une timbale d'argent; au 6ème: douze foulards !

 

Réglement de joute (Toulon 1885)

 

Dans un «Règlement des Joutes» pour la Fête du 14 juillet 1895 à Toulon on précise que le plastron devra être attaché, des deux côtés, à huit centimètres du menton; que la main gauche sera derrière le dos (on n'employait pas encore les « témoins »); que les droitiers seront tenus de jouter avec les gauchers s'il s'en présente; qu'il y aura dans chaque bateau stationnaire un agent de police muni d'une liste de tous les jouteurs se trouvant dans le bateau et qu'il les fera embarquer dans le bateau jouteur au fur et à mesure du tirage au sort (Ces bateaux stationnaires ramassaient aussi les lances et les plastrons tombés à l'eau.). Les prix sont en espèces : le premier est de 40 F et le dernier est attribué « au jouteur qui sera le mieux costumé ! ».

Dans un règlement de 1900 on relève qu’il n’est plus suffisant de demander au jouteur de placer sa main gauche derrière le dos, mais on lui impose de tenir un pavillon… Ainsi il ne sera pas tenté de saisir la lance adverse : le « témoin » est né. On précise également que les jouteurs doivent être habillés d'un pantalon et d'une chemise ou tricot : le caleçon de bain n'est pas toléré; que l'armement d'un bateau comprend : un patron, six hommes, un sergent de ville, un tambour, un fifre et deux jouteurs. Il indique qu'il y aura une joute spéciale pour les jeunes gens. Enfin, un règlement de 1907 (archivé à Toulon) indique que «tout jouteur devra, au moment de son inscription, présenter sa feuille d'imposition (!!).

 

Joutes à La Ciotat (1930)

 

LA JOUTE à LA CIOTAT


Comme nous l’avons vu, depuis 300 ans, «la Targue» a toujours eu la faveur de la population de La Ciotat. Elle faisait obligatoirement partie des festivités du 16 août (fête de St Roch : le protecteur de la ville contre la peste).
Dans les archives, on retrouve quelques anecdotes: en août 1690 et 1691, le Capitaine de Ville, sur demande du conseil, est appelé à faire faire un jeu de la Targue sur mer et y donner un prix « tel qu'il y trouvera propre, en fera tel autre pour la gloire de Dieu et de la Vierge ». Si le capitaine ne pouvait organiser cette joute, le soin en revenait aux consuls en charge, « à condition de ne pas dépasser cent livres, somme allouée pour les festivités ».

La joute est alors organisée et dotée par le «Capitaine de Ville» et jugée par les Prud’hommes des pêcheurs. Après la Révolution, c’est la municipalité qui se charge des frais de la joute et du matériel nécessaire. La joute reste très populaire comme en témoigne une lettre du préfet THIBIDEAU, du 18 Messidor, An 9, aux ciotadens afin que «les Marins et Prud'hommes pêcheurs de notre côte se réunissent pour aller participer, le 25 Messidor (14 juillet), à Marseille, avec leurs bateaux aux tournois de joutes donnés en l'honneur de la Patrie».

 

Joutes à La Ciotat (1916)

 

Les traditions orales se perdant, on codifie par écrit les règles du jeu, le premier règlement connu semble être celui de Monsieur Jaubert, capitaine du Port en 1833. Certains champions, tel Joseph FABRE, sont si célèbres au début du siècle dernier, qu’ils suscitent quelques animosités envers les ciotadens, ainsi, une correspondance du maire de La Ciotat, M. GUERIN, au maire de Marseille, qui «proteste contre le Capitaine du Port qui avait mis son veto à la participation du champion local : Joseph FABRE, au tournoi de la grande ville... Il est demandé réparation du préjudice moral et pécuniaire subi par le jouteur qui avait perdu deux journées pour aller à Marseille et loué un cheval ... »

Arrêtées durant la première guerre mondiale, la Targue redémarre ensuite et les patrons pêcheurs ciotadens étaient les meilleurs jouteurs, exemple : Albert Castagno, dit «Castagne» dont le coup de lance était redouté. Mais, alors que, dans les villes voisines, se créent des sociétés de joute, les patrons pêcheurs de La Ciotat n’arrivent pas à s’entendre. Aussi, Blaise Fornasero, animateur des fêtes de l'Escalet, arrive à concilier tout le monde en invoquant le prestige local que la joute pourrait amener... C'est ainsi que le 4 septembre 1921, naquit la Société «Lei Targaïres Ciotadens» dont Albert Castagno fut le premier président. La joute perd alors son caractère épisodique pour se pratiquer durant toute la belle saison.

 

Joutes à La Ciotat (1946)

 

Après la libération, en 1946, la municipalité comprenant l'intérêt touristique apporté par la joute nautique, subventionna les Targaïres Ciotadens et ils purent remporter le Championnat de France en individuel, avec Albert Bum, et celui par équipe. Après une stagnation durant les années 50, la société prit un nouvel essor en 1962, date où le junior Gérard VIVALDI reçut le maillot tricolore. Cette année là, les Targaïres seront dotés de deux bateaux «bien à eux» grâce à la municipalité et à divers « sponsors ». Avec ce matériel, les jouteurs peuvent alors s'entraîner plusieurs fois par semaine et une école de joute sera créée.

Ces dernières années ont vu cette société vaillamment continuer ses activités, multiplier ses prestations et ses performances et a même eu la bonne idée de se féminiser récemment pour la plus grande joie de son fidèle public.

D’autres types de joutes nautiques se pratiquent en France avec toutes leurs caractéristiques, leurs spécificités et des variantes propres à chaque région : Parisiennes, Languedociennes, Lyonnaises, Givordines ou Alsaciennes. La longueur des lances, le nombre de rameurs, la position des jouteurs, etc. sont autant d’éléments qui les différencient, mais le spectacle est toujours et en tous lieux aussi « truculent ».. Ceci dit, il n’y a bien qu’en Provence et, surtout à La Ciotat, que vous verrez s’affronter, comme l’a si bien dit Mistral, de beaux jouteurs « droits comme de jeunes pins » !!

Ecusson des Targaïres Ciotadens

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