L'EXODUS à LA CIOTAT ? ![]()

A la fin de la deuxième guerre mondiale, suite aux sollicitations pressantes du mouvement sioniste et à l’afflux de l’immigration juive en Palestine, se posa le problème de donner une patrie au peuple juif. L’O.N.U, récemment créée, avait nommé une Commission à ce sujet, mais elle marquait le pas. Or, beaucoup de juifs, rescapés des camps de concentration pendant la guerre, voulaient à tout prix entrer en Israël…
Mais la Grande Bretagne, arrivant à la fin de son mandat par l’O.N.U en Palestine, se refusait à rapatrier ses troupes pour interdire toute immigration excessive sur le territoire du nouvel état, conformément à un certain « Livre Blanc », datant de 1939, qui limitait arbitrairement le nombre de Juifs admis à s'établir dans un « Foyer National ». Il ne fallait surtout pas ternir les relations diplomatiques et surtout commerciales (toujours le pétrole..) avec les pays arabes …
Tout ceci est à l’origine du drame de l’ « Exodus » (dont le réalisateur Otto Preminger tirera le sujet de son film en 1960) :

Le 10 juillet 1947, par un été torride, le navire « Président
Warfield », prévu pour 700 passagers, est affrété
par la « Haganah » (l'organisation militaire juive clandestine de
Palestine). Il embarque dans le port de Sète prés de 4554 émigrants
venus discrètement par camions des divers camps d’accueil des Bouches
du Rhône. Les Britanniques aussitôt pression sur le Quai d'Orsay,
lequel donne l'ordre d'interdire le départ. Grâce à la complicité
du commissaire spécial du port, Mr Lebontet, le navire, que ses passagers
rebaptiseront « Exodus 1947 », appareille clandestinement dans la
nuit du 11 pour la Palestine. Huit jours plus tard, à 2h30 du matin,
alors qu'il est encore dans les eaux internationales et à quelques milles
de sa destination, la marine britannique qui a suivi le bateau depuis Sète,
l'arraisonne. L’abordage du navire, pourtant désarmé, entraîne
la mort de 3 personnes et fait 146 blessés (par balle pour la plupart..),
l'équipage se rend alors aux anglais. Débarqués à
Haïfa le 19 juillet, les passagers sont privés de leurs bagages,
fouillés et immédiatement transférés sur trois navires
prison. Le ministre des affaires étrangères français Bevin,
voulant faire un exemple de l'Exodus pour dissuader d'autres tentatives d'immigration
clandestine, décide que les réfugiés seront reconduits
en France sous escorte britannique. Le 27 juillet les navires arrivent à
Port de Bouc mais les passagers refusent d’y débarquer et les autorités
françaises s’interdisent de les y contraindre de force. Du coup,
en dehors d'une centaine d'entre eux, ils resteront tous à bord, dans
l'enfer des entreponts pendant 24 jours. Les Français, la presse et le
monde diplomatique sont scandalisés. Renvoyés le 22 août
en zone d'occupation britannique, à Hambourg , les malheureux y arrivent
le 7 septembre et entament aussitôt une grève de la faim. Le monde
crie au scandale. Malgré ce, les autorités britanniques contraignent
par la violence les passagers récalcitrants à débarquer
le 8/09: 27 seront blessés. Ils seront par la suite transférés
dans des camps de personnes déplacées en Allemagne.
L’affaire de l'Exodus va créer un tel choc dans l'opinion internationale
qu'elle influencera la commission anglo-américaine qui enquêtait
à ce moment en Palestine et aboutira 4 mois plus tard à la décision
historique de l'ONU: la Grande-Bretagne décide enfin de se retirer de
la région et l'état hébreu proclame alors unilatéralement
son indépendance le 14 Mai 1948…
La Ciotat n’a rien eu à voir avec ces événements,
pourtant, le 16 juillet 1948, « Le Provençal » publiait un
article assez intrigant :

« Le lundi 14 juin à 20 heures, un schooner d’une quarantaine de mètres, peint en gris et portant une large bande blanche qui effaçait toutes marques d’immatriculation et de nom, entrait dans le port de La Ciotat. Le sémaphore alertait le commissariat de police afin de connaître le nom et la nationalité de ce navire ne battant aucun pavillon. Il s’était amarré le long du quai des Chantiers, piloté par la chaloupe de l’entreprise Guiraud à la demande de l’officier du port. A 22 heures, huit cars, précédés de deux voitures particulières et chargés de 200 juifs environ, arrivaient dans les mêmes conditions que le vendredi 11 juin, et embarquaient tous leurs passagers sur le schooner. Renseignements pris, le navire était « L’Orchidéo » venant de Naples. Il partit vers 4 h du matin en direction probablement de Jaffa. »…
Ainsi donc, les 11 et 14 juin 1948, eurent lieu deux départs depuis La Ciotat en direction de l’Etat d’Israël…
Mais y en avait-il eu d’autres auparavant?
Louis Jeansoulin, historien du Musée Ciotaden, interrogea à ce sujet, en 1985, M. Marcel Benayer, commerçant de La Ciotat et propriétaire d’un établissement au Grand Mugel..
D’après lui, l’épisode de « L’Orchidéo » ne fut que la partie visible d’événements beaucoup plus importants. En effet, dans les criques du Mugel, se déroulaient, certaines nuits de 1946, de bien curieux embarquements…
Arrivés subrepticement au crépuscule, des camions bâchés, venant des camps de regroupement installés un peu partout dans le sud de la France, déversaient au parc du Mugel (alors fermé au public) toute une multitude. Avec la complicité des édiles ciotadens de l’époque, ces émigrants potentiels trouvaient refuge dans la petite construction dite « la Maison Bleue ». En attendant d’être embarqués, les plus valides s’entraînaient à nager du Petit au Grand Mugel, car ils savaient qu'en Palestine, les Britanniques interdiraient tout accostage de leur navire et qu’ils devraient probablement gagner la côte à la nage…
Benayer mettait son bateau à la disposition des émigrants les nuits d’embarquement. Il certifia même que le fameux « Exodus » était venu au large du Mugel pour compléter son chargement de passagers lors de voyages ultérieurs à celui relaté plus haut...

Un incident, qui aurait pu devenir grave, fut aussi rapporté : pour accéder à la calanque du Mugel, les navires doivent passer entre l’Ile Verte et la pointe du Sec, où se trouve un haut-fond: le « Canoubier », signalé par une balise. Une nuit, le navire manqua la passe et s’échoua sur ce haut-fond. Il resta immobilisé pendant plusieurs heures sans pouvoir demander de secours, étant clandestin…
Il fallut donc procéder au débarquement de tous les passagers pour, qu’allégé, le navire puisse enfin se dégager. Tout cela demanda, on s’en doute bien, pas mal de temps. Enfin libéré, on procéda alors au réembarquement de tous les émigrants.. Heureusement que les criques du Mugel étaient, en ce temps là, beaucoup plus désertes qu’aujourd’hui…
Combien d’hommes,
de femmes et d’enfants purent ainsi gagner clandestinement l’état
d’Israël ? Certains ont-ils été refoulés ? Et,
si certains ont réussi, se souviennent-ils encore de ce rivage d’où
un jour ils partirent vivre leur destin ? Mystère !...
