L'ESCLAVE CIOTADEN

Ce récit n’est que pure fiction mais il est toutefois basé sur une réalité historique certifiée et montre que l’asservissement et la cruauté n’ont pas épargné nos rivages. Et ces pratiques persistent encore aujourd’hui, sous d’autres formes, en d’autres lieux…

 

LA LEGENDE

Bateau dans la tempête

 

Agé de quinze ans à peine, Jacques était le seul fils qu’il restait à la veuve du Capitaine Fougasse qui avait perdu son époux et ses deux autres enfants lors d’une terrible tempête en 1618. Du coup, la pauvre femme, craignant de le perdre aussi, lui avait interdit de partir sur les mers. D’autant qu’il avait promis depuis peu à une certaine Augustine de se fiancer avec elle.. Mais, plus que la fureur des éléments, ce qu’elle redoutait surtout par son départ, c’était qu'il soit victime, comme tant d’autres, de la perfidie des pirates..

Un cimeterre

Car on avait relevé aux Archives Communales dans « les Rolles d’esclaves du lieu de La Ciotat » pour la seule année 1666 prés de 250 captifs, retenus sur la côte du nord de l’Afrique de Tripoli jusqu’au Maroc ! C’était le fait de pirates ou de corsaires commandités par divers personnages, qui pillaient et enlevaient à tour de bras, se rançonnant même entre eux !

Enfin, le 21 mars de l’année 1619, la situation semble s’assainir : un traité entre le Roi Louis XIII et le chef des croyants, le Sultan d’Istanbul, interdit tout acte de piraterie et le recel des chrétiens par les barbaresques venus d’Alger..

Du coup, Jacques obtient la permission de partir, en 1620, pour un voyage de commerce qui lui permettrait de régler les affaires laissées en suspend après le décès de son père. Il fait ses adieux à sa mère et promet le mariage à Augustine dès son retour..

 

Navire en perdition

 

A peine parti, arrive à La Ciotat la nouvelle que « Huictante (80) navires de guerre avec 6000 hommes menaçaient de venir saccager La Ciotat, Cassis et toute la côte de Provence » et qu’un pirate algérien du nom de Régeb Raïs, agressait tous les navires malgré le traité, tuant les équipages et capturant les cargaisons...

Jacques faisait partie d’un des navires attaqué : « le Saint Victor » et fut donné pour mort.. Sa mère en devint folle..

Dix années passèrent et, un jour, arriva à La Ciotat un religieux. C’était un père blanc de l’Ordre de Notre Dame de la Merci pour la Rédemption des Captifs spécialisé, comme ceux, dans le midi de la France, de l’ordre des Trinitaires, dans le rachat et la délivrance des esclaves. Ces pères faisaient le vœu de s’échanger à la place des captifs, quand les fonds ne permettaient pas leur rachat.

Croix des Trinitaires

Pour récolter un maximum de dons, il éveilla la pitié des ciotadens en leur décrivant par le menu, les supplices endurés par les malheureux captifs : écorchés et brûlés par des flambeaux de cire plantés dans les plaies, empalés nus et écartelés entre quatre navires, attachés à la bouche d’un canon auquel on mettait le feu, enfermés dans un tonneau hérissé de pointes intérieurement que l’on faisait rouler, exécutés par leurs propres compagnons à la hache, ou encore attachés par les aisselles et précipités plusieurs fois dans la mer du haut de la vergue d’un bateau (c’était « l’estrapade mouillée »), enfin, s’ils arrivaientà terre, ils étaient souvent lapidés, enterrés vifs, etc…

Les survivants servaient comme esclaves à toutes les basses œuvres, nourris de 10 onces de pain, d’eau et de vinaigre, de lourdes chaînes aux pieds, ils étaient vêtus de leurs simples haillons et on les entassait le soir dans des bouges ou à fond de cale..

Fers d'esclave

Tous ces tourments, racontés avec force détails, émurent la populace, trop empressée alors de donner quelques subsides pour obtenir le retour d’un captif, grâce au révérend qui partait bientôt pour Alger. Augustine, informée de cela, contacta le père avant son départ et lui confia une somme importante en lui demandant de rechercher, malgré tout, son promis. Elle lui décrivit Jacques avec précision et l’autorisa à utiliser cet argent pour d’autres, si on obtenait la preuve formelle de son décès.

Or, Jacques, que l’on croyait mort, avait, en fait, été subtilisé par le second du pirate au cours du massacre, pour être vendu comme esclave. Amené à Tunis, il devint en fait son majordome tant il avait de qualités. Il entretenait la maison du barbare, à la plus grande satisfaction de son maître.

Vitrail des Trinitaires

Un jour enfin, par un hasard miraculeux et salutaire, le même père qui, quelques temps auparavant visitait La Ciotat, se retrouva dans les mêmes parages tunisiens que ceux où était retenu le disparu. Il le reconnut et se proposa, avec l’argent, de le remplacer à son poste et d’obtenir ainsi la libération du prisonnier. Le barbare hésita longuement, mais consentit enfin à cela..

Augustine avait prévenu le père, avant son départ, que l’on avait promis sa main à un autre prétendant, si Jacques ne revenait pas dans l’année.. Cette année là était passée et le mariage se préparait quand le cher disparu fit un retour impensable et put convoler de justesse avec Augustine.. Quelques temps après, Jacques put faire délivrer le père blanc qui s’était offert à sa place en otage..

(Adaptation d’après : Récits de veillées ciotadennes - A. Ricard, 1887)

 

LA REALITE

L'Esclave Enchainée

A la fin du Moyen-Âge, les pays nord-africains s’approvisionnaient en esclaves grâce aux pirates qui écumaient la Méditerranée. Les uns attaquaient les navires, les autres procédaient à des razzias (dérivé de l’algérien rhazya) sur les villages côtiers de Provence. Un trafic difficile à estimer et que l’on commence à peine à évaluer par l’étude minutieuse de divers documents (rapports de congrégations, hospices, états ecclésiastiques, rôles maritimes, archives communales)..

Il aurait en fait concerné plusieurs milliers de personnes, femmes, hommes et enfants, de toutes conditions.

Esclave enchaîné

Cette traite avait ses règles, ses marchés, ses cotes et ses codes, jusqu’à prévoir le rachat et les échanges. (Dans lesquels des confréries religieuses, comme les Trinitaires, nous l’avons vu, se firent une spécialité). En 1624, on a estimé à 36000 le nombre de personnes réduites en esclavage dans les pays de « Barbarie », dont 25000 à Alger même, avec une forte majorité de Français.

Dans le même temps, à Marseille, les galères ont besoin d'hommes pour ramer. Aussi, parmi les 5000 hommes de la « chiourme », on compte 24 % d’esclaves appelés « Turcs », quelle que soit leur origine et qui ont été achetés sur les marchés d’Afrique du Nord, de Grèce, d’Asie mineure, ou même d’Europe centrale..

On appelait « Fatma !» l’esclave servante à Marseille et, la même, à Alger, était interpellée « Catherine !»…

 

Esclave chrétien XVIIème

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