LA DUCHESSE DE BERRY
1798-1870

 

La Duchesse de Berry

 

Cette légende a eu pour cadre les derniers événements de la « Vendée militaire » et s’est fortement établie sur un solide « fond » de réalité historique :

Après la chute de Napoléon Ier, en 1815, la Restauration est une période troublée avec la répression des bonapartistes, les rivalités entre républicains, royalistes libéraux et « ultras », mais aussi avec la concurrence des royalistes entre eux, scindés entre « Orléanistes et Bourbonniens ».

Deuxième fils du comte d’Artois (le futur Charles X) et de Marie-Thérèse de Savoie, neveu du roi Louis XVIII, Charles-Ferdinand, duc de Berry (1778-1820) était le seul prince royal susceptible de perpétuer la dynastie des Bourbons. Il émigra dès les débuts de la Révolution et servit dans l’armée de Condé, puis passa en Angleterre. De retour en France au moment de la Première Restauration, il suivit son oncle, Louis XVIII, à Gand pendant les Cent-Jours et il épousera, en 1816, la princesse Marie-Caroline de Bourbon-Sicile, originaire de Palerme..

Mais le duc est assassiné par Louvel, en février 1820. Cependant, sa veuve, la duchesse de Berry, donne naissance sept mois après à un fils. Le jeune enfant : Henri, Duc de Bordeaux, perpétuait donc la lignée des Bourbons et sera considéré comme « l'enfant du miracle » par les royalistes car il devient le successeur potentiel de la lignée (sous le nom de Henri V).

 

La Duchesse et son fils

 

Auparavant, à la mort de Louis XVIII, son frère, Charles X, lui succède en 1825. Ce dernier n’est pas un fin politique et n’a de cesse de tenter d’établir une monarchie absolue au détriment du peuple, tentant de dissoudre l’assemblée et instaurant une censure sévère. La Révolution de Juillet 1830 met fin à la Restauration et le roi abdique le 3 août. La duchesse de Berry suit alors Charles X dans son exil en Ecosse avec son enfant, alors âgé de dix ans. A partir de là, elle cherchera par tous les moyens à assurer le retour du Dauphin sur le trône et devient ainsi une sorte d’«amazone» pour le parti légitimiste..

Charles X banni, toutes les tendances en présence cherchent à décider du sort de la France et, malgré la Révolution, les Républicains ne parviennent pas à s’imposer.. C’est finalement Louis-Philippe, Duc d’Orléans, issu de la branche des Orléans et non des Bourbons, qui obtient le pouvoir. Pour beaucoup, c’est le retour d’une politique réactionnaire. De plus, le 10 Avril 1832, le gouvernement de Louis-Philippe vote une loi qui condamne au "bannissement perpétuel" les membres de la famille de Charles X (Bourbon).

Alors, la duchesse de Berry, « frêle et petite, mais d'une endurance étonnante », élabore une vaste conspiration qui devrait permettre à son enfant de régner malgré tout..

 

Armoiries de la Duchesse

 

Elle a l'intention de revenir en France pour soulever la Vendée en faveur de son fils Henri contre Louis-Philippe.

Après avoir traversé la Hollande, l'Allemagne, le Tyrol, Milan, Gênes, Rome, elle s'arrête quelques temps à Naples, à Modène et Massa et captive le cœur des marins génois qui l'admirent comme une madone. Elle contacte Mr. De Ferrari, de l'une des plus puissantes familles de Gènes, propriétaire et armateur d’un navire à vapeur : le «Carlo Alberto» qui le met à la disposition de la duchesse pour son expédition hasardeuse. Le 24 avril 1832, le départ de Livourne a lieu à onze heures du soir et la duchesse s'embarque avec une poignée de fidèles. Elle était déguisée en bourgeois et était accompagnée du Maréchal de Bourmont..

 

Le Maréchal de Bourmont

 

Fin avril, le vapeur aborde les côtes provençales. La duchesse devait débarquer à La Ciotat le 3 Mai suivant, mais, auparavant, prévenue par des amis que la police la traque, elle débarque en fait à l’aube du 29 avril 1832, sur une plage déserte de Marseille, à Séon-St-Henri. Le «Carlo Alberto» retourne ensuite en rade de La Ciotat, le 3 mai 1832, en plein jour, afin de donner le change et de permettre à la duchesse de fuir. A cette époque, l'arrivée d'un navire à vapeur à La Ciotat était un événement ! Quand celui-ci apparut, toute la population se porta à la Tasse pour le voir et il fut bientôt entouré d'un grand nombre de barques de pêche. Deux personnes (un homme et une femme déguisée) débarquèrent alors dans la barque d’un pêcheur et, pendant le transport, un objet fut ostensiblement jeté à la mer…

C’est à partir de cette trame historique que la légende va s’échafauder et ainsi, pendant des années après ce 3 mai 1832, le golfe va être exploré en tout sens au moyen de filets traînants par des pêcheurs crédules qui cherchèrent « le trésor de la Duchesse », la fameuse « cassette pleine de pièces d'or », qu’elle aurait, prétend-on, jeté précipitamment à la mer en s’embarquant près de l'île Verte dans une barque à voile pour se soustraire au bâtiment de guerre: "le Sphinx", qui lui donnait la chasse..

Il faut dire, à leur décharge, que l’aventure était étayée par plusieurs faits véridiques et troublants, qui furent en partie confirmés grâce :

- au procès jugé par la cour d'Assises de la Loire à MONTBRISON, après la tentative avortée du 30 avril 1832 de soulèvement à MARSEILLE (dont le Musée Ciotaden possède le compte rendu in extenso),
- aux archives municipales avec les lettres du maire REYNIER et la déposition du juge de paix : Magloire OLIVIER.

Il fut donc établi que le Carlo Alberto, navire à vapeur sarde, commandant Zahra, transporta la duchesse de Berry, puis vint mouiller à La Ciotat le 3 mai 1832 (Il est porté sur le registre du port à cette date). Il était d’ailleurs déjà signalé comme « pouvant venir à La Ciotat », par une dépêche du préfet du 30 avril. Le navire de guerre à vapeur : Le Sphinx, le recherchait entre l'Italie et l'Espagne et finit, sur la dénonciation d'un pêcheur, par le repérer dans le golfe «…entre le Bec de l'Aigle et l'île Verte nous aperçûmes un bateau à vapeur…», dit la déposition du second.

 

Le Sphinx

 

Le Carlo Alberto, arrivé à 1 h 30 de l’après-midi, est capturé le jour même, à 7 heures. Les passagers sont mis sous surveillance, puis le bateau est remorqué à Toulon. Mais, avant cela, entre l'arrivée à 1h30 et le départ vers 8 heures du soir, divers évènements survinrent, que confirment les minutes du procés:

- Le capitaine Zahra et l’armateur de Ferrari vinrent à la Consigne déposer les papiers du bord et les passeports des passagers.

- Le patron pêcheur Jean-Louis Pascal, qui avait d'abord proposé de piloter le navire pour le faire entrer dans le port, se contenta ensuite de transporter deux passagers : Andréa Semino et Edouardo Francesco Lhuilier, lesquels allèrent voir le maire Reynier. Les papiers des voyageurs étant en règle, ils quittèrent la Mairie sous la conduite du patron Pascal et se rendirent sur la route de Marseille où ils disparurent définitivement…

A partir de ces éléments véridiques ont été ensuite émises diverses hypothèses :

1° La duchesse de Berry, encore à bord du Carlo Alberto avant de s’enfuir à Marseille, aurait jeté du pont du navire une cassette à la mer au large de La Ciotat,

2° La duchesse, en route vers Saint-Henri dans la barque du patron Coste, ce dernier, prétextant mauvaise mer (il faisait vent d'est frais) et la surcharge de la barque, fit jeter des coffres à la mer (après leur avoir discrètement attaché une bouée pour pouvoir les récupérer plus tard)!..

3° C’est en fait la duchesse qui, déguisée en homme dans la barque du patron Pascal et débarquant à La Ciotat sous une fausse identité, jeta une cassette à la mer,

4° C’est le jeune Abeille, qui devait soulever le pays et conduire la duchesse à la Cadière, qui empêcha le débarquement et permit ainsi la fuite de la duchesse..

 

 

Tout ceci est possible car il est certain qu'un parti légitimiste existait à La Ciotat et qu’une conspiration pouvait y avoir été organisée.. Le maire Reynier parle de « figures sinistres qui surveillaient son passage » et le patron pêcheur Jean-Louis Pascal, dit « l'Auriou », est fortement suspect : né à La Ciotat, il était le neveu de Jean-Joseph Pascal, qui s'était signalé comme royaliste et avait été inscrit sur une liste d'émigrés du 22 pluviôse An 3 à la suite d'un incident : un pécheur génois, appelé Piano, entrant dans la salle de la Prud'homie, remarqua que le crucifix doré (il y est encore) n'avait pas été enlevé, il avait alors insulté les prud'hommes pour leur manque de civisme. Jean-Joseph Pascal avait infligé une correction au perturbateur. Les révolutionnaires avaient alors dénoncé Jean-Joseph comme contre-révolutionnaire et l'auraient pendu s'il n’avait réussi à disparaître. La tourmente passée, il était revenu et le maire Guerin écrit le 24 octobre 1806 que Pascal l'Auriol, émigré, est bien Jean-Joseph Pascal. Après cette affaire, toute la famille Pascal était supposée légitimiste.

Quand au « jeune Abeille », il s'agit de Joseph-Joachim Abeille, futur capitaine au long-cours, né le 20 mars 1813 (Il n’a donc que dix-neuf ans en 1832…un peu jeune pour se voir confier la délicate mission de conduire la duchesse..) Toutefois, on peut justifier son intervention par le fait qu'il était le cousin germain de Jean-Louis Pascal et le petit-fils de Jean-Joseph Pascal... Il affirmera par la suite que «Carlo Alberto» devait débarquer à La Ciotat la duchesse et sa suite. Il avait été envoyé sur les lieux avec mission de conduire les fugitifs à La Cadière. Le signe de reconnaissance convenu était un oeillet blanc. Vers midi, dès que le navire apparut dans le golfe, de nombreuses barques se portèrent à sa rencontre. Le patron-pêcheur Pascal débarqua deux passagers sur «la Ribo». Ces passagers étaient en fait le Maréchal Bourmont et la femme de chambre de la Duchesse, déguisée en homme. Les signaux convenus n'ayant pas été échangés, Joseph Abeille retourna à La Cadière prévenir les autres conspirateurs que la duchesse n'avait pas débarqué à La Ciotat.

 

La Duchesse

 

Cette affaire, longuement contée dans les veillées, s’est ensuite étayée au cours des générations. On raconta que la famille de Possel détenait une timbale en argent où la duchesse avait bu, que le fameux trésor avait enrichi la famille de Coste le Matagot, créant des drames parmi ses descendants qui s’accusèrent entre eux d'avoir subtilisé le magot de l'ancêtre !..

Il existe enfin au Musée une maquette du Sphinx, qui captura le Carlo Alberto et le promena à la remorque à Toulon, puis à Ajaccio, puis encore à Toulon. A son retour, on identifia enfin la fausse duchesse de Berry : Mlle Cécile Lebeschu, dame d'atours de la vraie duchesse, qui se faisait appeler Rosa Slagliari. Elle ne fut reconnue que le 16 mai 1832 alors qu'elle avait été en relation, en 1828, à Rochefort, avec le lieutenant de vaisseau Sarlat, commandant du Sphinx. Ils ne se seraient donc reconnus que treize jours après !! Autre mystère… Il semble en fait que tout ce temps fut mis à profit pour permettre à la vraie duchesse de fuir la côte provençale et de disparaître comme disparurent Lhuillier et Semino…

 

PROLOGUE

La Duchesse débarquée à Séon-Saint-Henri, réussit à mystifier et à distancer ses poursuivants. Elle alla passer la fin de la nuit dans un mas isolé, dans la maison d’un républicain, mais elle apprit à son lever que les légitimistes de Marseille avaient échoué dans leur tentative de soulèvement.. L'armateur De Ferrari fut arrêté ainsi que plusieurs de ses complices. Il fit 7 mois de prison préventive puis fut relâché, ainsi que ses compagnons, mais on ne lui rendit pas son navire qui fut conduit à Toulon. Inutile de préciser enfin que l’on a jamais retrouvé la trace de la fameuse cassette, libre à vous de chercher encore... Qui sait ?

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